• ads
union-europeenne

Délocalisations, chômage, invasion migratoire : c’est l’Europe d’aujourd’hui et de demain

De Damiens Tilly, Essayiste
. Politique
23 décembre 2014
2243 Vues
Damiens Tilly Essayiste
Damiens Tilly
Essayiste

Le regard lointain, sourire au coin des lèvres, Marine Le Pen scrute les vignes blanchissantes du nivernais. Dans son caban sombre, elle arpente d’un pas napoléonien les champs vallonnés, écoute les doléances des vignerons de Pouilly-Fumé qu’elle est venue rencontrer en novembre dernier. Passées les déclarations de circonstance sur le savoir-faire ancestral français menacé par les diktats de Bruxelles ou sur la concurrence déloyale des pays émergents, la petite délégation du parti à la flamme est gratifiée d’une dégustation du cru.

Nouvelles protestations de soutien indéfectible contre le dragon mondialiste. Puis, au moment du départ, la chef de la résistance du terroir se voit remettre une bouteille : la « Cuvée de l’Espoir.» Et, de fait, Marine Le Pen est l’espoir d’une partie grandissante de l’électorat français. Cette anecdote n’est pas sans rappeler le mythe de Pandore. Souvenons-nous d’Hésiode dans Les Travaux et les Jours : pour punir Japet d’avoir dérobé le feu divin, Jupiter décide d’envoyer aux mortels « un redoutable présent dont ils seront tous charmés au fond de leur âme, chérissant eux-mêmes leur propre fléau. » Il prend les traits d’une séduisante jeune femme dénommée Pandore, car elle a reçu des dieux tous les dons pour la rendre funeste aux hommes. Donnée en mariage à Epiméthée, sa curiosité la pousse à enfreindre l’interdiction de ce-dernier d’ouvrir le vase contenant tous les maux de la terre. Stupéfaite, Pandore referme le vase, mais il est trop tard : les hommes connaîtront désormais la souffrance. Seul l’espoir (᾿Ελπὶς, elpis, vers 96), resté au bord, est retenu à l’intérieur.

La Pandore que nous connaissons aujourd’hui est l’Union européenne, société idéale et généreuse s’il en est, visant, nous a-t-on promis, à l’intégration du continent dans une aire de démocratie et de prospérité des peuples. Cette Union européenne, que ne l’avons-nous chérie de tout notre cœur (d’écolier pour les jeunes générations), quels superlatifs ne lui a-t-on attribués, avec quelle fierté ne nous sommes-nous pas élancés à grandes enjambées dans la formidable « Construction européenne » ? Vraiment, quels attraits lui manquent donc… en théorie ?

Car force est de constater que, depuis ses premières réalisations concrètes (environ depuis le traité de Maastricht), les pays d’Europe et en particulier la France, crédule Epiméthée, n’ont connu qu’un déferlement de malheurs : perte de toutes les souverainetés et vassalisation à Bruxelles, délocalisations, chômage de masse, désertification des campagnes, invasion migratoire et ses conséquences, faillite et endettement sur plusieurs générations, amenuisement de la protection sociale, naufrage de l’enseignement, enterrement de la recherche, etc. Partout où se sont abattus les ravages de Pandore, les peuples ont manifesté leur espoir d’un autre futur possible. Ces espoirs s’appellent Ukip, Jobbik, Ligue du Nord, Vlaams Belang, Parti pour la liberté, ou Front national. Plus les maux s’aggravent, et plus ces partis se renforcent et accumulent les succès, comme aux dernières élections européennes.

Le seul problème est que ces hérauts de la renaissance de l’Europe ne font rien. Malgré toutes leurs gesticulations et toutes leurs lamentations, toutes leurs incantations et leurs déclamations dans les médias, pas un immigré de moins n’a été accueilli, pas une usine n’a évité la délocalisation, pas un emploi n’a été épargné. Que l’on mette en avant le manque d’alliances politiciennes ou de majorité parlementaire, les faits (ou les non-faits) sont indéniables : ils ne servent à rien. Ou presque. La seule fonction de ces partis nationalistes est d’incarner le dernier espoir de millions d’Européens autochtones qui voient leur pays ravagé par une armée de technocrates sans visage.

Dans une interview accordée à Euronews le 1er décembre, Marine Le Pen se pose ainsi en rien de moins que la dépositaire du Salut national. A l’intervieweuse qui tente d’éveiller sa compassion pour le sort de « ces pauvres gens qui viennent en Europe pour sauver leur peau », elle répond sèchement : « Moi, je suis là pour sauver la peau du peuple français. » Insistant sur le caractère sacré de sa mission, elle lui rétorque un peu plus tard « Je ne suis pas une salariée, Madame, je suis une élue du peuple » (élue pouvant s’entendre également en référence à Jeanne d’Arc, dont elle aime à se réclamer) ; quant à l’objet de cette mission, il est simple (!): « L’Europe est une prison des peuples dont les bureaucrates ont jeté la clé. Moi, j’ai la clé. » Mais plus qu’un discours, plus qu’une voix, Marine Le Pen, c’est un ton, un cri venu des tripes. C’est l’indignation rageuse de la mère de famille qui peine à finir le mois et regarde, depuis son canapé, le mépris goguenard des journalistes du 16ème pour la France « bête et xénophobe » ; c’est l’énervement d’être racketté à chaque seconde, pour chaque pas et pour chaque gramme d’air respiré ; c’est la lassitude de ne s’entendre dire que des insultes et des mauvaises nouvelles et c’est le sursaut d’une jeunesse qui refuse d’être expulsée de son époque.

Malheureusement, dans la France de 2014 la politique n’est, comme chez Hésiode, que mythe et illusions. L’Espoir, dans cette histoire, n’est que l’ultime rai de lumière qui rend encore supportables les maux infligés par Pandore, qui font préférer ses charmes mortifères à une répudiation salutaire. Pas plus que le Front populaire en 1936, le Front national ne sauvera le pays. Porté aux nues par une classe ouvrière exsangue après la première guerre et la crise de 1929, le parti de Léon Blum n’a pas su éviter la seconde ; en outre, les accords de Matignon, s’ils ont apporté certaines avancées sociales telles que des (modestes) augmentations de salaires et l’exercice de droits syndicaux, ont aussi favorisé la concentration industrielle au détriment des petites entreprises, qui se sont trouvées marginalisées par leurs propres syndicats. Quand la survie du pays est en jeu et que des mesures d’urgence s’imposent (arrêt de l’immigration, protectionnisme économique et allègement fiscal), les « sauveurs », comme les pacifistes des années 1930, en restent à appeler de leurs vœux le grand soir où les méchants deviendront gentils ; en l’occurrence, où l’Etat fossile et népotique deviendra soudain (?) libre et pluraliste, et où les conditions seront réunies pour qu’enfin s’exprime l’intérêt des Français.

La Pandore qui nous gouverne serait bien en mal de nous imposer les « maux de la mondialisation » si elle n’avait garde de laisser dans l’urne (électorale) la place de l’espoir. Le problème, selon nous, n’est pas que cet espoir existe, mais qu’il soit un élément consentant du dispositif d’oppression. C’est sa raison d’être et de ne rien faire. Or, la France n’a plus le temps d’espérer pour demain, elle doit arrêter de soutenir ses fossoyeurs. Le carnage sans précédent subi par l’Europe met ces rentiers de l’espoir face à leurs responsabilités : ils doivent agir maintenant ou bien reconnaître qu’ils ne sont que les sénéchaux de la Pandore qu’ils pourtant condamnent.

  • Commentaires

    Commentaires

    • Top articles

      Mike Borowski, Rédacteur en Chef de La Gauche M’a Tuer
      Partager sur Facebook Twitter Google + Une nation préférant l’étranger aux siens, voilà ce qu’est devenue la France de 2015. Un pay...
      Mike Borowski, Rédacteur en Chef de La Gauche M’a Tuer
      Partager sur Facebook Twitter Google + La préférence étrangère n’est pas un fantasme dont l’objectif inavoué serait de la conquête ...
      Mike Borowski, Rédacteur en Chef de La Gauche M’a Tuer
      Partager sur Facebook Twitter Google + Commentaires Commentaires...
    • A ne pas manquer

      Mike Borowski, Rédacteur en Chef de La Gauche M’a Tuer
      Partager sur Facebook Twitter Google + Commentaires Commentaires...
      Laurent Herblay, Blog Gaulliste libre
      Partager sur Facebook Twitter Google + Hier, le candidat des Républicains a sans doute sifflé la fin de la contestation interne en ...
      Jean-Yves Le Gallou, Ancien député européen, essayiste, Président de Polémia.
      Partager sur Facebook Twitter Google + La démocratie suppose la liberté d’expression, la séparation des pouvoirs, la protection des...
    • Twitter La Gauche Ma Tuer