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L’affaire Lambert est plus qu’un dossier médical. C’est une affaire d’Etat

De Raphaëlle Auclert, Chercheuse en histoire politique.
. Société
27 juin 2015
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Raphaëlle Auclert Chercheuse en histoire politique.
Raphaëlle Auclert
Chercheuse en histoire politique.

Depuis le verdict de la Cour européenne des droits de l’homme le 5 juin dernier, tous les médias ont donné leur avis sur l’affaire Vincent Lambert. Hier matin 26 juin, ses parents ont déposé un recours contre cette décision.

Pour mémoire, Vincent Lambert est un homme de 38 ans qui a subi un grave accident de la route en 2008. Sorti du coma, il se trouve aujourd’hui dans un état pauci-relationnel ou de « conscience minimale.» Après d’âpres batailles entre les parents de Vincent Lambert et certains frères et sœurs d’une part et, d’autre part, ses médecins, son épouse et les autres frères et sœurs, la question posée à la juridiction était la suivante : faut-il continuer ou non à alimenter et hydrater Vincent Lambert ; en d’autres termes, cette vie est-elle digne d’être vécue ? Car, comme le dit l’archevêque de Reims l’enjeu ici, c’est la vie. Après examen, la CEDH a approuvé la décision du Conseil d’Etat, qui avait considéré toutes les conditions réunies pour mettre fin à cette « obstination déraisonnable » : nourrir un patient.

Pour peu que l’on prenne la peine de s’intéresser de près à cette affaire, maints aspects tant médicaux que juridiques s’avèrent vite scandaleux dans une société prétendument civilisée. Mais au-delà de ce cas particulier, le sort de cet homme n’est pas sans rappeler celui de Damiens, né (ironie de l’Histoire ?) il y a tout juste trois cents ans. Damiens a péri au terme d’un supplice manigancé et conduit par des juges, malgré le pardon du roi, avec une cruauté toute rationnelle et légale. A l’évidence, l’affaire Vincent Lambert est bien plus qu’un dossier médical : c’est une affaire d’Etat. Voire de civilisation.

  • Les dessous barbares de l’affaire Vincent Lambert

Dès l’abord, le traitement réservé à Vincent Lambert pose question, tout comme la déontologie de l’équipe médicale. Quelques mois après son accident il est transféré avec d’autres patients pauci-relationnels dans une unité de soins palliatifs (alors qu’il est handicapé), dirigée à partir de 2011 par le Dr Kariger, gériatre ?!

Au bout d’un an, ce médecin décide d’engager une « réflexion » sur ce qui est de fait l’euthanasie de Vincent Lambert, dont il informe uniquement son épouse Rachel puis, cinq mois plus tard à l’occasion d’une visite, sa mère Viviane Lambert. Cette dernière est très choquée par l’idée et rendez-vous est fixé un mois plus tard entre le médecin et les parents du jeune homme. Or, le soir-même, à peine Viviane Lambert a-t-elle quitté le chevet de son fils qu’on procède à l’arrêt de son alimentation et à la réduction de l’eau a minima. C’est par le plus grand des hasards (la visite fortuite d’un frère) qu’elle est informée qu’il n’est plus nourri depuis seize jours. Saisis de l’effroi qu’on imagine, les parents de Vincent prennent la voiture en pleine nuit pour se précipiter auprès de lui. Selon leurs dires, en les apercevant, Vincent «  a les yeux qui se remplissent de larmes.» Qui dirait qu’un homme qui pleure est sans conscience ? Il faut encore quinze jours de démarches judiciaires pour que soit ordonnée la réalimentation : ce sont donc trente-et-un jours de souffrances auxquels il faut en ajouter deux, en 2014 huit mois plus tard, lorsque le médecin supprime à nouveau les soins de Vincent. Cette fois les parents, sur leurs gardes, font rapidement annuler la décision. Ce n’est pas de l’acharnement médical auquel nous avons affaire, mais bien un acharnement meurtrier.

Faut-il dès lors s’étonner que, depuis trois ans, Vincent soit privé des soins dont il a besoin ? En kinésithérapie, mais aussi en orthophonie qui lui permettraient de s’alimenter de manière naturelle. En outre, ce mauvais traitement ne saurait être justifié par un état dit végétatif ; comme il a été établi lors du débat parlementaire, « l’impossibilité par les médecins de saisir des signes de conscience ne signifie pas l’absence de conscience.»

Ainsi, le Professeur Ducrocq, professeur de neurologie et d’éthique au CHRU de Nancy, déclare que « pour la première fois, la vie d’une personne handicapée est arrêtée, en toute légalité. Les plus hautes instances juridiques nationales et européennes, sous couvert d’avis d’experts médicaux, prononcent un arrêt de mort, dans la plus grande incertitude concernant son niveau de conscience (avis d’experts divergents), sa réelle volonté (non écrite, avis des proches divergents), sans aucune unanimité à quelque niveau que ce soit.» Cet arrêt de mort n’a d’ailleurs rien d’une euthanasie, littéralement « bonne mort,» ou mort douce. C’est un véritable supplice comparable à celui de Damiens, nous y reviendrons.

Le versant juridique n’est pas non plus  en reste: sur les dix-sept juges de la CEDH, cinq se sont désolidarisés de la décision du 5 juin. Selon eux, la nourriture et l’eau étant « intimement liées à la dignité humaine », aucun Etat ne peut s’arroger le droit d’« affamer un homme jusqu’à la mort. » Ils regrettent que par cet arrêt qu’ils qualifient de « conclusion effrayante,» la Cour « ait perdu le droit de porter le titre de Conscience de l’Europe.»

Dernier rebondissement, Grégor Puppinck, Docteur en droit et Directeur du Centre européen pour le Droit et la Justice, a révélé il y a trois jours sur le site de Valeurs Actuelles, qu’au-delà du fond contestable, la CEDH avait commis une erreur de droit. En effet, dans un arrêt de 2004 une mère britannique, opposée à l’administration de fortes doses de morphine à son fils dans le cadre de problèmes respiratoires, avait obtenu gain de cause auprès de la Cour. Celle-là avait reconnu à l’unanimité la violation de l’article 8 de la Convention et le devoir des médecins de respecter la volonté de la mère. Or, dans l’arrêt concernant Vincent Lambert, la Cour se réfère à sa propre jurisprudence et pose qu’en 2004 il n’y avait eu aucune violation de l’article 8.

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  • Le sacrifice de l’innocent, prélude à la Terreur

Si la décision de la CEDH est appliquée, une mécanique silencieuse sera enclenchée. Par un cynisme qui aura force de loi, tout handicapé, enfant, vieillard qui n’affirmera pas son droit à la vie sera implicitement condamné à mort. Et pour cause, ceux là n’ont pas / plus la parole pour se défendre. Ce sera la Terreur à grande échelle, semblable à 1793.

L’affaire Damiens éclate dans le contexte spécifique de la fronde parlementaire, huit ans seulement avant l’affaire La Chalotais et quatorze avant la réforme Maupeou. Or, lorsqu’on évoque l’affaire Vincent Lambert, personne n’accorde d’importance aux forces telluriques qui s’exercent sur les deux parties : la rivalité d’hier entre le pouvoir royal et les Parlements se rejoue en 2015 entre la protection des malades et la logique de la rentabilité et des laboratoires. L’émotion suscitée par la fermeture du service du Docteur Delépine à Garches en est le témoignage, parmi tant d’autres. On notera aussi la coïncidence frappante entre les professions des deux victimes. Damiens a longtemps été au service de magistrats du Palais de Justice et Vincent Lambert exerçait le métier d’infirmier ; comme si, à avoir côtoyé de trop près une machine inhumaine et prédatrice, ils avaient été les premiers broyés par ses puissantes mâchoires.

Est-il nécessaire de relever le raffinement de sadisme dans les deux affaires ? A la lecture des instructions de la chancellerie, Gabriel Sanson, bourreau à la prévôté du roi à qui incombait le supplice de Damiens, tomba malade et dut s’aliter. Que peut-on dire d’autre du verdict de la CEDH, qui veut priver à nouveau Vincent Lambert de nourriture et d’eau ? Les djihadistes qui jettent les homosexuels des toits les yeux bandés ou brûlent vifs leurs otages ne font pas mieux.

Comme les djihadistes aussi, les juges de Damiens et Vincent Lambert privilégient le côté spectaculaire de la mise à mort. A une nuance près : pour ces derniers, il s’agit d’un supplice public mais invisible. Stratégie ô combien plus efficace ! La dimension spectaculaire est laissée à l’imagination, décuplant ainsi son pouvoir suggestif. « Vincent est incarcéré dans sa chambre, il est la propriété de l’hôpital et de l’Etat ! », s’insurge le Professeur Ducrocq. Pour l’académicien Jean Clair, Vincent Lambert est « ce visage qu’on ne veut pas voir,» flouté par les journalistes dans la vidéo diffusée par ses parents ; « d’un visage vivant, on a fait un fantôme. » Le ministre Saint-Florentin n’avait pas déployé moins de précautions avant l’exécution de Damiens : « Il fit mobiliser toutes les brigades de Paris et des environs…entoura la place [de Grève] d’une enceinte… nul n’était censé rien y voir (Marion Sigaut, L’Enigme Damiens, p. 297).

Dans de pareils cas, la passivité du public n’est pas neutre. Ne pas réagir devant un assassinat, c’est s’en faire le complice. Par leur passivité, les Français sont à nouveau les complices de l’assassinat d’un innocent. Où sont les « grands esprits » français, les grands cœurs, les belles consciences ? Où est la gauche censée protéger les faibles, quand il ne s’agit ni d’une niche électorale ni d’un gibier du grand capital – à qui elle fait des clins d’œil depuis cinquante ans ? Où est la droite dite « des valeurs » ? Où sont les artistes, toujours friands de causes à défendre, loin des caméras, des micros et des restos ? Que diable, où sont les Français : qu’est-ce que 47000 signatures de soutien sur 65 millions ? Parmi les cinq juges dissidents de la CEDH, aucun Français.

En apprenant dans les médias la décision du 5 juin, beaucoup de Français ont sans doute baissé le son et détourné les yeux. Ils ne pourront en faire de même le jour où la barbarie médicale les touchera de plein fouet. Trente-six ans ont passé entre l’exécution de Damiens et la Terreur. Mais comme on dit, « à notre époque, tout va plus vite »…

 

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