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Peut-on faire confiance aux sondages ?

De Nathalie MP, Blogueuse libérale leblogdenathaliemp.com
. Politique
5 avril 2017
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Nathalie NP Politique Libéralisme Catholicisme
Nathalie MP
Blogueuse libérale leblogdenathaliemp.com

Dimanche, nous serons à trois semaines du premier tour de l’élection présidentielle. Qui va gagner ? Bien malin qui pourrait le dire. Si le vote était un acte de pure logique et si la campagne électorale se déroulait dans un contexte de concurrence pure et parfaite, on verrait bien Fillon l’emporter. Après tout, la France penche plutôt à droite, le bilan des sortants socialistes est piteux et le Président est tellement déconsidéré qu’il ne se représente même pas : voilà un scénario écrit pour l’alternance en 2017.

Cette intuition « logique » est confirmée par les sondages de décembre et janvier, consécutivement à la victoire de Fillon dans la primaire de droite du 27 novembre. Depuis, elle est cependant battue en brèche par les sondages actuels qui, à quelques exceptions près, donnent tous Macron et Le Pen en tête du premier tour pour une victoire finale Macron en mai.

Mais là encore, à défaut d’un environnement « pur et parfait », la « logique » semble sauve : si tout bascule fin janvier, c’est que Fillon entre alors dans les turbulences des emplois présumés fictifs de son épouse (le 25) et que le PS se dote (le 29) d’un candidat officiel (Hamon) tellement proche de l’extrême-gauche que tous les socio-démocrates du parti commencent à lorgner du côté d’Emmanuel Macron. Ce dernier, « En marche ! » depuis avril 2016 et candidat déclaré depuis mi-novembre, prend véritablement son envol sondagier à ce moment-là.

Certes, mais rappelons-nous aussi la victoire de Trump, rappelons-nous le Brexit, rappelons-nous même la brillante victoire de David Cameron en 2015 alors qu’il était donné à égalité avec les travaillistes. On attendait Hillary, on attendait le « Remain », et on a eu l’inverse. Aujourd’hui, on attend Macron, mais peut-on faire confiance aux sondages ? Pour une bonne part de l’opinion publique, la réponse est clairement « non ». Ils ne sont pas fiables techniquement, et en plus ils seraient manipulés par les médias, les gouvernants, ou les deux.

Mon opinion personnelle n’est pas aussi négative. Concernant Trump et le Brexit, il existe des raisons tout à fait objectives – complexité du mode électoral dans le premier cas, nouveauté du scrutin qui dépasse les clivages partisans dans le second – qui rendent le travail des instituts de sondage particulièrement délicat. On explique moins bien les difficultés rencontrées lors de l’élection générale britannique de 2015. Après analyse, il s’agirait d’une sur-représentation des sympathisants travaillistes dans les échantillons. Les bonnes prédictions sur l’élection du maire de Londres (mai 2016) semblent montrer que les sondeurs ont apporté des corrections à leurs méthodes.

Il convient également de garder à l’esprit qu’une fois les échantillonnages correctement effectués, les sondages ne nous donneront jamais qu’une photo des intentions de vote à l’instant précis où l’enquête est réalisée, exprimées (par téléphone ou par internet) par des personnes non placées en situation de vote effectif. De là à l’isoloir, il y a un très grand pas, dans le temps comme dans le formalisme.

De plus, les sondeurs sont amenés à procéder à des « redressements » sur les données brutes qu’ils obtiennent, notamment pour tenir compte des réponses des personnes interrogées à propos des précédents scrutins auxquels elles ont participé. Ceci est très bien expliqué dans cet article de Libération à partir du cas particulier de Jean-Luc Mélenchon qui se plaignait (à tort) le mois dernier que l’IFOP procédait à un redressement « politique » massif en sa défaveur.

Enfin, s’agissant d’analyse statistique, il y a toujours des marges d’erreur non négligeables. Si l’échantillon comporte 1 000 individus et si un candidat est choisi par 20 % ou 80 % d’entre eux, la marge d’erreur est de +/- 2,5 % avec un niveau de confiance de 95 %. S’il est choisi par 5 % ou 95 % des individus, la marge d’erreur est de +/- 1,4 %. (Voir ci-contre le tableau établi par l’institut Elabe).

marges-derreur-pour-un-ecc81chantillon-de-1000-personnes-elabe

Il en résulte qu’il est préférable de considérer les évolutions des scores au cours du temps et comparativement aux autres candidats que des valeurs absolues isolées qui peuvent donner une idée erronée des ordres d’arrivée. Mais chaque sondage est utile, car une fois qu’on sait ce qu’il est capable de dire, il forme une sorte de repérage permettant notamment aux candidats de voir comment agir d’ici le vote à partir du point où ils sont situés.

S’il est une élection qui ne présente pas de difficulté technique majeure et que les sondeurs connaissent en principe par coeur, c’est bien la présidentielle française. Et pourtant, là encore, que de chausse-trapes dans cette édition 2017 ! On a eu tout loisir de dire et répéter que « cette élection présidentielle est complètement dingue ». Partition solo de Macron et Mélenchon, éviction de Duflot, éviction de Juppé et Sarkozy, sacre de Fillon, renonciation de Hollande, plantage de Valls, affaires et révélations, costumes sur mesure et frais de bouche, ralliements à Macron, soupçons de « cabinet noir » : ce n’est plus un bon scénario de série anglaise ou américaine comme on les aime, c’est la réalité qui dépasse largement toutes les fictions les plus déjantées.

Entendant répéter un peu partout que la situation actuelle est inédite tant les électeurs se montrent exceptionnellement indécis à trois semaines du vote, j’ai voulu voir ce que nous disaient les sondages à peu près au même moment en 2012. Pour cela, j’ai utilisé la page Wikipédia qui liste toutes les enquêtes d’opinion réalisées à l’époque.

Si vous cliquez sur le lien, vous serez certainement frappés comme moi de constater combien les candidats de tête, Sarkozy (en bleu) et Hollande (en rose), ont émergé rapidement et combien la situation est restée de bout en bout très proche du résultat final. L’affaire DSK ayant eu lieu assez tôt (mai 2011) et la droite ayant présenté le Président sortant sans passer par une primaire, la brochette des candidats s’est cristallisée rapidement. Pour les sondeurs, quelle tranquillité de pouvoir compter sur un corps électoral qu’on connaît bien et sur des favoris qui ne changent pas tous les quatre matins !

Le tableau ci-dessous donne le résultat du premier tour 2012 ainsi que 4 sondages réalisés dans les 3 semaines avant le vote. J’ai ajouté à droite les mesures réalisées à la même époque par Filteris, institut non pas de sondages, mais d’analyse de données (Big Data) sur les réseaux sociaux et internet en général.

Présidentielle 2012 – Premier tour – 22 avril (Abst.  20,5 %)
Candidats Résultats
22 avril
BVA
3 avr.
Ipsos
10 avr.
Sofres
13 avr.
CSA    17 avr. Filteris 17 avr.
Hollande 28,63% 28,0% 28,5% 28,0% 28,0% 28,55%
Sarkozy 27,18% 27,0% 29,0% 26,0% 24,0% 27,83%
Le Pen 17,90% 15,0% 15,0% 16,0% 17,0% 13,97%
Mélenchon 11,10% 14,0% 14,5% 16,0% 15,0% 11,34%
Bayrou 9,13% 11,0% 9,5% 9,0% 11,0% 9,61%
Joly  2,31% 2,0% 1,5% 2,5% 2,0% 3,74%
D.- Aignan 1,79% 1,0% 1,0% 1,0% 1,5% 1,87%
Poutou 1,15% 1,0% 0,5% 0,5% 1,0% 1,93%
Arthaud 0,56% 1,0% 0,5% 1,0% 0,5% 0,69%
Cheminade 0,25% 0,0% 0,0% 0,0% 0,0% 0,46%

On voit que Hollande a été correctement appréhendé par les sondeurs comme par Filteris. Sarkozy a donné lieu à des résultats plus erratiques, parfois surestimés et parfois sous-estimés. La montée de Marine Le Pen a été prise en compte tardivement par les sondeurs, pas du tout par Filteris. A l’inverse, Filteris a bien évalué Mélenchon tandis que les sondeurs le plaçaient plus haut que sa réalité. Avec 9,13 %, Bayrou a été correctement évalué par 2 sondeurs et Filteris. Pour les autres (petits) candidats, Filteris s’est montré trop optimiste pour Poutou et Joly.

Dans l’ensemble, je dirais qu’à part les cas Le Pen et Mélenchon, les différents instituts ont fait un travail très correct et que les résultats Filteris sont en phase avec ceux des sondeurs. Bien sûr, pour être plus précis, il faudrait analyser l’évolution temporelle de tous les sondages (voir le lien wikipédia), ainsi que celle de Filteris dont je n’ai trouvé que la livraison finale du 17 avril 2012.

Voici maintenant comment se présente la situation ces derniers jours. Pour les sondages Ipsos et Elabe, voir la liste Wikipédia 2017. Pour les sondages en continu IFOP et Opinionway, voir ici.  Et pour l’analyse Filteris voir là.

Présidentielle 2017 – Premier tour     23 avr.Candidats

RésultatsIpsos 28/3Elabe 29/3IFOP 30/3OpinionW 30/3Filteris 30/3Macron24,0%25,5%26,0%25,0%21,19%

Le Pen25,0%24,0%25,5%25,0%23,50%

Fillon18,0%18,0%17,5%20,0%22,25%

Mélenchon14,0%15,0%14,5%15,0%16,52%

Hamon12,0%10,0%10,0%10,0%10,27%

D.Aignan3,5%4,5%4,0%3,0%4,49%

Lassale1,0%1,0%1,0%1,0%0,61%

Poutou1,0%0,5%1,0%1,0%0,36%

Arthaud1,0%0,5%0,5%0,0%0,52%

Asselineau0,5%0,5%0,0%0,0%0,25%

Cheminade0,0%0,5%0,0%0,0%0,04%

Autant les résultats de Filteris étaient globalement raccords avec ceux des sondeurs en 2012, autant ils montrent aujourd’hui une différence majeure concernant François Fillon. Placé en 3ème position par les sondeurs, parfois avec un écart important qui dépasse les marges d’erreur, il atteint la 2ème place selon la méthode Filteris qui est de plus beaucoup moins généreuse avec les scores de Le Pen et Macron.

En quoi consiste la méthode Filteris ? Elle cherche à calculer le poids « numérique » des candidats en recueillant des millions de données sur internet : articles, tweets etc.. puis en leur appliquant un algorithme sophistiqué qui délivre le résultat final :

« Des millions d’occurrences sont prises en compte (ce qu’on appelle le « bruit ») et l’analyse est faite selon la neutralité, la positivité ou la négativité de l’occurrence (genre un article en faveur de tel candidat rapporte plus qu’un article neutre et un article critique rapporte moins qu’un article neutre). C’est un ordinateur qui analyse tout ça. »

Pour Filteris, l’intérêt de cette technique réside dans le fait qu’il n’y a pas à se préoccuper de constituer des échantillons représentatifs, qu’il n’est pas nécessaire de poser des questions, toujours plus ou moins biaisées, à quiconque, et qu’il n’y a pas lieu de redresser les données. Cependant, on voit bien que certains « bruits » rapportent plus que d’autres. Comment tout ceci est-il pondéré ? On ne le saura pas car la recette de l’algorithme est un secret maison. Mais on comprend que même sans les lourdeurs et les marges d’erreur des sondages, la méthode Filteris n’est pas sans sa propre cuisine interne.

Les sondeurs et Filteris travaillant pour d’autres clients que les médias ou les partis politiques en période électorale, et ces clients comptant à n’en pas douter sur des résultats précis, on peut cependant imaginer que chacun fait tous les efforts possibles pour coller au mieux à la réalité. Il en va bien évidemment de la crédibilité à long terme des différents instituts.

Compte tenu des remarques précédentes, et à la lecture du tableau ci-dessus, on est donc en droit de penser que rien n’est fait encore, et que Macron, lancé à pleine vitesse dans le manège présidentiel, n’a pas encore tout à fait saisi le pompon de l’Elysée.

abstention-france-le-monde

 

Ceci est d’autant plus vrai que le sondage Ipsos mentionné dans le tableau indique – et on va faire l’hypothèse qu’il ne se trompe pas trop – que seules 65 % des personnes interrogées ont l’intention d’aller voter, soit un niveau d’abstention de 35 % plutôt élevé pour une telle élection (voir courbe bleue ci-contre extraite du journal Le Monde).

Pour rajouter à l’incertitude, « 41% des personnes certaines d’aller voter déclarent que leur choix pour le premier tour peut encore changer. » C’est particulièrement vrai pour celles qui se déclarent en faveur de Hamon et Macron, alors que Le Pen et Fillon bénéficient d’une meilleure cristallisation du vote. [« Et mon enthousiasme ? » dirait Louis de Funès.]

Un autre sondage récent montre que les Français, en plus d’être moins motivés et plus incertains que d’habitude, voteraient volontiers blanc (40 % des personnes interrogées) si ce vote était :

« pris en compte en tant que suffrage exprimé avec capacité de rejet de l’élection et des candidats au-delà d’un certain seuil ».

Dans ce cas, les candidats anti-système que sont Mélenchon et Le Pen en souffriraient le plus, tant leur bulletin de vote exprime autant un désir de dégager les candidats du système qu’une adhésion à leur programme.

Conclusion : J’en reviens à mon introduction. On est à seulement trois semaines du premier tour, et bien malin qui pourrait dire quels seront les deux candidats sélectionnés pour la suite. Mais on peut tenter quelques paris !

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